Henri Kalama, le DG de l’academie des beaux-arts de Kinshasa

Fervent défenseur de son domaine, Henri Kalama est un homme qui a choisi de lutter en tant que peintre contre les clichés et les présupposés liés à l’art et l’artiste africain. Le directeur général actuel de l’Académie des Beaux-arts nous a accordé une audience au cours de laquelle il s’est clairement dressé contre le rêve exotique que projettent parfois les étrangers (non-africain) quand il s’agit de l’Afrique !

crédits photo  Michel Katompa

Brany Boliya : Henri Kalama vous êtes artiste peintre avant d’être directeur de l’institution A.B.A (Académie des Beaux-arts), vous avez à votre compte beaucoup voyager pour le besoin de votre peinture, et vous faites parti d’une génération d’artistes congolais qui travaille de façon assumée la peinture abstraite.
Avant que nous évoquions votre point de vue sur l’art, avez-vous quelque chose à préciser sur ce résumé rapide de votre personne ?

Henri Kalama : Je vous remercie mais je pense que l’essentiel a été dit, je suis même frappé par cette étrange impression de me voir ainsi défini en 3 phrases. (Sourire de Kalama)

B.B : Henri Kalama pouvez-vous me dire quel genre de peintre avez-vous la prétention d’être ?

H.K : à l’origine je suis un autodidacte dans ce métier, j’ai toujours su que j’allais faire de la peinture aucun autre métier ne m’intéressait. L’art est la seule chose que j’estimais faire, j’ai donc commencé relativement tôt, je me suis jamais posé de question, la peinture répondait à mon souci d’autonomie et par conséquent elle rendait mon quotidien meilleur.

J’ai fait du réalisme un moment à mes débuts, puis j’ai poursuivi cet apprentissage de la peinture à l’école, de mon Lubumbashi natal à la capitale Kinshasa. J’ai peint pour gagner ma vie, je peignais beaucoup de choses qui plaisaient et donc qui se vendaient bien. Durant ce parcours j’ai eu un rapport à la vie très simple, la société et son mode de fonctionnement ne m’intéressaient pas toujours, j’ai donc par exemple jamais travailler pour quelqu’un !

Aussi je me suis formé à la peinture abstraite par moi-même, en travaillant la peinture et ses subtilités, en développant une connaissance presque unique des couleurs et de leurs mélanges, lorsqu’on est confronté à soi-même on apprend, affirme et affine des habitudes techniques, j’ai en effet au fil du temps peaufiné mes possibilités techniques par exemple dans le choix de mes palettes de couleurs, essentielles pour l’expression de la peinture que j’aime et que j’ai en moi. Et aujourd’hui encore je peux vous assurer que je continue à rechercher et à explorer les subtilités infinies que l’on trouve dans le travail de la couleur avec désormais une capacité de reconnaissance à l’œil nu ; des nuances de couleurs, des degrés de couleurs, des subtilités, etc.

Disons pour répondre à votre question ; que si on vient me voir et qu’on aime bien mon travail à ce moment là « OUI » je fais affaire comme tout artiste qui vit de son métier, mais moi je n’ai jamais eu l’ambition de prétendre être qui que ce soit, l’éducation que j’ai eu me pousse parfois à mépriser l’argent. Il faut donc avoir un caractère très fort pour vivre comme j’ai vécu jusqu’ici. Pour moi tout m’arrange à partir du moment où c’est moi qui veux… des regrets par rapport à ce manque de prétention, j’en ai peut-être, voire sans doute… Vous savez pour avoir la liberté que j’ai souhaitée, je me suis accommodé des contraintes qui vont avec c’est-à-dire que j’ai mon indépendance, j’ai mes responsabilités et je fonctionne avec toute ma bonne volonté d’homme. Même s’il est vrai aussi que je rate des opportunités_ mais bon !

B.B : Selon vous, est-ce que l’art va bien ?

H.K : Forcement je dirai oui, l’art va bien et l’art ira toujours bien, la vie est faite de beaucoup de choses  mais ce dont je suis sûr est que nous avançons, par conséquent ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui… l’art est toujours dans le sens de la marche des hommes, tout dépend du point de vue auquel on se place, pour ma part l’art va bien parce qu’il y a toujours et depuis tout temps des créatifs de l’art et ceux qui apprécient le travail de l’art, ces deux camps corroborent la bonne santé de l’art.  Les artistes font des très bonnes choses aujourd’hui aussi…

B.B : Si je vous disais « Art contemporain », qu’est-ce que cela pourrait vous évoquer ?

H.K : Écouter, c’est tout à fait normal l’évolution dans tous les domaines en l’occurrence dans celui qui nous concerne, et je veux vous dire de façon très personnelle, en tant qu’artiste, que depuis maintenant une centaine d’années que l’art abstrait a surgit… le summum pour moi de la création de cette époque ; c’est « le carré noir sur fond blanc » de Kazimir Malevitch, et le suprématisme comme cadre qui concourt à cette œuvre est certainement la plus grande révolution artistique de tout les temps. Cela a représenté, en 1913, dans la tête des gens quelque chose d’inimaginable comme peinture… c’était quelque chose de très moderne pour les gens que d’arriver avec cette abstraction formelle dans le contexte de l’époque. Était-ce pas terrible !

Et depuis 50 ou 60 ans pour moi, il n’y a rien d’étonnant dans l’art contemporain, on voit des artistes être plus dans la conception des choses que dans la vrai création artistique classique, je veux tout simplement dire que maintenant avec l’art contemporain ; la priorité c’est de chercher toujours des nouveaux supports, des nouveaux médiums, on fait la course à toujours essayer d’exprimer du jamais vu_ ce qui à mon sens est tout à fait normal. Mais il y a des choses auxquelles je n’adhère pas dans certaines productions qui portent ce cachet d’art contemporain, parce que je ne suis pas sensible parfois à cela, ce qui est par ailleurs normal car on peut toujours avoir des à priori au niveau du goût. Néanmoins aimé ou pas, j’apprécie beaucoup le progrès, les idées novatrices dans mon domaine_ mais c’est vrai aussi que si j’en avais les moyens, je ne serai pas tenter de collectionner un certain nombre de productions dans l’art actuel. Il n’en reste pas moins que cet art contemporain est génial, dynamique, très intéressant malgré le fait que moi je reste figé, à titre personnel, sur certaines notions esthétiques qui me paraissent intemporelles dans mon rapport à la peinture et donc à la création artistique.

B.B : Est-ce que votre travail abstrait est la manière la plus efficace de communiquer avec les autres, ou inversement avec vous-même d’abord ? Comment concevez-vous ce rapport à la création et à la production artistique ?

H.K : Je pense effectivement que communiquer avec soi-même est une façon de communiquer avec les autres aussi, cela me paraît simple. Quand je me retrouve avec moi-même pour peindre j’explore et exploite toute ma sensibilité par le moyen de la peinture… il faut le vivre pour le comprendre !

Il est clair que je suis autant acteur que spectateur devant mes tableaux et donc de fait ma peinture est à coup sûr, ma façon de montrer comment je conçois le monde et de communiquer sans avoir à parler.

B.B : Avez-vous artistiquement parlant « un engagement », une ligne de travail, un style, une façon de faire à ne pas trahir ou par contre vous êtes plutôt dans une démarche de recherche, de progression et d’ouverture d’esprit au sens large, que ce soit plastiquement, techniquement mais également dans les sujets que vous choisissez de traiter ?

 

H.K : J’ai 15 ans dans ma tête, aujourd’hui encore je cherche tout le temps en peinture à appréhender des subtilités techniques nouvelles. Je suis donc de ce point de vue là, toujours d’attaque pour créer avec des nouvelles possibilités picturales, je continue à chercher et à découvrir des pigments, des nuances picturales et beaucoup d’autres choses encore.

Et à partir du moment où on cherche en art, et bien on se rapproche parfois sans le savoir d’autres lignes artistiques ou d’autres artistes qui ont cherché aussi. Donc « oui » rapprochement technique ne veut pas forcément dire style propre ou style à défendre, cela veut plutôt dire qu’au niveau du travail à chaque fois qu’on se rapproche de la peinture ou de la technique précise d’un tel ou tel autre artiste, ce que tout simplement on réussit par le travail et la recherche à atteindre le même niveau de recherche picturale qu’avait pu obtenir un autre artiste avant vous. Cela peut être le cas aussi entre contemporain.

En outre je n’ai pas véritablement de ligne de conduite, de style au sens strict, j’aime le travail de la peinture avec tout ce que cela suppose en terme de recherche, de sensibilité et d’application. Bref ma peinture c’est des sursauts et des sursauts de sensations, les unes à la suite des autres, parfois à l’encontre de certaines, mais jamais une peinture statique qui se plairait à faire du sur place.

B.B : Est-ce que vous pensez que la manière dont on parle de l’Afrique et de l’art africain a-t-elle véritablement changé depuis les années quatre-vingt-dix ?

H.K : Oui je le pense parce qu’au moment où nous parlons les gens ont désormais fois en l’Afrique, et l’Afrique, fois en elle-même. Ceci étant l’art africain profite de tous ce qu’il y a dans le monde puisqu’elle vit dans le monde. Je n’ai jamais cru à l’isolement splendide de notre art ! Nous sommes à l’age des communications rapides, il faut vivre avec notre temps mais toute fois sans se dépersonnaliser. Rester nous-mêmes est possible et les artistes africains ont un rôle considérable à jouer.
J’aime citer comme grand exemple la Chine qui a su conserver son âme et son particularisme. Il faut que l’Afrique s’inspire de cet exemple là… c’est-à-dire que tout en améliorant les conditions d’existence de notre art, nous devons avoir le souci de préserver ce qui fait la valeur de cet art, autrement dit préserver cet humanisme fondamental qui nous caractérise, ce sens de l’homme et du monde qui a donné naissance à notre magnifique particularité.

 

B.B : Henry Kalama en guise de conclusion ; que pourriez-vous dire sur votre action en tant que responsable de l’institution A.B.A (Académie des Beaux-arts de Kinshasa).

H.K : Je suis mal placé pour en parler vue l’humilité de mon investissement dans l’établissement, ce n’est pas une vocation mais un honneur de diriger l’Académie des Beaux-arts de Kinshasa. Vous savez, travailler à accueillir des vrais créatifs est incroyablement vivifiant.

Je suis soucieux de préserver dans l’enseignement artistique,« l’excellence et le génie », j’y crois profondément, et s’ ils sont là croyez-moi, nous poussons les étudiants à les manifester, c’est-à-dire aussi qu’il s’agit de pousser les apprentis artistes à avoir quelque chose à dire, il faut avoir de la personnalité, aujourd’hui il y a tellement de facilité à être artiste que finalement vous avez très peu de gens qui ont des choses à dire. De toute évidence aujourd’hui comme hier, il y a encore des choses à faire…
l’Académie que je dirige cultive l’excellence dans les formations qu’elle propose et elle se tient naturellement au côté des artistes en herbe pour avaliser le chemin vers la réalisation de leurs rêves.

Moi je prône une école qui donne une confiance en soi, et j’ai donc tendance à beaucoup admirer les jeunes artistes qui viennent me voir en me parlant d’exposition de leurs travaux sous prétexte qu’ils se sentent prêts… donc voilà il faut croire en ses chances, il faut croire en ses rêves.

 

Henri Kalama Akulez
Henri Kalama AkulezArtiste & Directeur Général de l’académie des beaux-arts de Kinshasa
Né en 1973 à Sampwe, République Démocratique du Congo, Henri Kalama est un artiste professionnel congolais de la nouvelle génération travaillant sur des peintures à l’huile abstraites; Il est actuellement le Directeur Général de l’académie des Beaux-Arts de Kinshasa, la plus grande Académie des Arts de niveau universitaire en Afrique centrale.
2019-02-02T13:11:11+00:00

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